SEFCO

Un Monsieutrâ

Z’enfants, savau c’ qu’ol est, in Monsieutrâ ? 
Autrefois, nos anciens appelaient Monsieutrâ un paysan parvenu, c’est-à-dire un homme qui, devenu riche, estimait qu’il devait renier ses racines paysannes pour être au niveau de ceux qu’il souhaitait côtoyer. Dans la chanson « Le temps des vendanges », de Goulebenéze, le pauvre valet Zéole se lamente parce que sa galante l’a abandonnée pour un homme d’une condition plus élevée : 
Mais il est passé, le temps des vendanges, 
T’aime in monsieutrâ et tu trou ziroux (1) 
L’ paur’ vâlet Zéole … 
In Monsieutrâ, c’est un homme qui ne veut plus parler patois, parce qu’il trouve que ce n’est pas convenable, que c’est même dégradant. Il lui faut absolument parler pointu, quitte à ne pas toujours comprendre le sens des mots et même à les déformer : on dit qu’il chanfroîse. Ainsi, toujours de Goulebenéze, c’est l’histoire de Maître Mirolâ, in conseiller municipau qui, quand i cause à n’in pézant, i y envouyèye en pienne goule des z’espressions qui sont insunifiantes à fine force qui va zou cheurcher loin … En écrivant à sa belle-mère, il termine sa lettre par cette phrase : Recevez, ma chère belle-mère, l’assurance de moun abomination. I v’lait dire : considération ! 
De nos jours, in Monsieutrâ c’est aussi un homme qui aime utiliser des expressions d’anglais à la place des mots français : cela lui donne l’impression d’être savant. Ou encore, alors que la mode est de retrouver nos racines et le langage de nos anciens, in Monsieutrâ  veut montrer à tout le monde qu’il a des connaissances très étendues en patois saintongeais, alors qu’il ne le connaît pas ou qu’il le connaît mal. 
Bref in Monsieutrâ, dans cet humour saintongeais qui dit beaucoup de choses en peu de mots, in Monsieutrâ ol est in sot ! Je vais vous raconter à ce sujet une histoire en patois : 

Deurnièrement, jh’assistions à in espectaque en patouès. La salle était pienne coum’ in eu à deux jhaunes, et o y avait su les pianches des patouézants qu’amusiant l’ monde. Jh’étis assis à coûté d’ine jhène patouézante, ine jholie drôlesse fan d’ louc (ol est peur thieu que jh’étis saqué à coûté d’alle !). Devant nous, o y avait in houme qu’arrêtait pas de melouner. I melounait en français, mais jh’ vas vous zou traduire en patouès peur que vous compeurniez : 
-    I causant mal, qui disait, i sont ridicules, o fait peine à entende ! 
Thieu gâs arrêtait pas de faire peter sa goule, et ma vouézine, o couminçait à la mett’ en peutrasse. 
-  I n’avant pas d’accent, o manque l’intounation, qu’o disait thieu gâs. Le patouès, ol est coum’ ine chanson, i savant causer, mais ol a pas d’ musique.  Jh’aris pas dû v’nit  ! 
A l’entrac’, ma vouézine zi décit : 
- Dizez dont, mon bon Monsieu, vous avez l’âr de bin queneute nout’ patoués ! 
- Vouais, qui décit, pensez dont, jh’ai lu le « Doussinet » (2) et le « Musset » (3). Vous émits, i z’avant besoin de leçons. I savant s’ment pas c’ qu’ol est ine lett’ euphonique (4). Ol est important quand-n-on veut causer patouès ! Et les consonnes ! Ah les consonnes o n’en a de tout’ sortes : des sourdes, des sonores, des nasales, des mouillées. Et jh’ vous cause pas des voyelles, qu’o n’en a des lonjhes et des brèves, et des mots qui d’vant sortit dau garguenâs (5) et non de la goule ! Et les diphtongues ! Peur vous en causer, o me faudrait bin mé de temps ! Ol est toute ine affère de causer patouès ! 
-  Et vour étou que vous loghez ? qu’o décit la drôlesse. 
- Jhe seus de Paris, mais jh’ai ine « résistance secondaire » à Ré. 
Pac’ qu’o faut vous dire que les Parisiens i dizant pas l’île de Ré, mais Ré : jhe vâs à Ré, jh’ai ine maison à Ré. Et asteur, jh’ai lu dans l’jôrnau qu’o n’en a qui dizant Les Doors-en-Ré, au yeu des Portes-en-Ré. Encoère ine oute affère de Monsieutrâ. 
-   Ah ! Vous loghez à Paris et dans l’île de Ré, o m’étoune point que vous seyez aussi intellighent ! 
Les aut’ patouésants s’étiant approchés, et écoutiant en plissant les zeuils et en s’épiumassant (6) la moustache, peur thiéllés-là qu’en aviant ine : ma vouézine en avait pas, jhe peux vous zou acertainer ! Thieu paur’ sabiâ enfiait le jhabot de vouèr tout thieu monde entour de li. 
 -   Moun émit, qu’o décit la patouézante, nous z’autes jh’avons lu ni Doussinet ni Musset, mais jh’écrivons, jhe chantons, jhe montons su les pianches, jhe fazons viv’ nout’ patouès, et jhe dounons dau bounheur aux bitons et aux bitounes qui venant nous z’écouter. Est-ou pas l’ pu important ? 
Et al ajhoutit : 
-    Pusque vous êtes si savant, montez dont su la scène peur nous causer patouès, jhe vous z’écoutons ! 
A  thieu moument, thieu gâs devint roughe coum’ in pabot. Il était pris coum’ in chafouin dans n’ine bouzine (7). 
-    Mais, qui décit, ol est que jh’ qu’neut reun au patoués. Jhe zou écris pas et jhe zou cause pas.
Et tout caunit i s’ levit d’in randon, et jh’ l’avons pu jhamais revu.
- Thieula, qu’o décit in patouézant, ol est in especimen. Jh’ai jhamais vu in bavassoux de minme ! 
-
Ses diphtongues, qu’o décit in aut’, il a qu’à s’gratter anvec si o l’ démanjhe ! 
Alors jhe décis : 
- Mes émits, o faut pas êt’ si chétis anvec les Monsieutrâs ! Jh’en avons d’ besoin, ol est ine source d’inspiration. O faut les écouter, prend’ des notes si vous peuvez, et amprès vous avez ine histouère en patoués toute affistolée ! Les Monsieutrâs, i nous sont utiles, mais n’ayez pas pour, la race est pas prête à s’ parde. Des Monsieutrâs o n’en a dans l’ monde mé qu’o n’en faut !   

Maît’ Piârre 

Cette petite histoire sans prétention a été écrite en hommage à tous les patoisants. Bien entendu, c’est une fiction, et les personnages en sont imaginaires. Si o n’en a qui créyant se r’queneutre, o sunifie qu’i sont des vrais Monsieutrâs.  

1)    Ziroux : répugnant, sensible à la ziration (réflexe vomitif).
2)  
Doussinet : auteur de plusieurs ouvrages, dont une grammaire saintongeaise. 
3)    Musset : auteur d’un lexique patois saintongeais-français. 
4)     Les lettre euphoniques n’ont aucune fonction grammaticale, elles permettent seulement d’éviter les hiatus : jh’allons-t-à Cougnat ; quand n’on veut causer patouès etc.   
5)     Guarguenâs : Gorge. 
6)     S’épiumasser : Forme d’humour, s’épiumasser est l’action de se lisser les plumes pour la volaille. 
7)    Coum’ in chafouin dans n’ine bouzine : Expression saintongeaise, littéralement comme un chat-fouin dans un piège. 

5 commentaires »

  1. Lucie Mémin dit :

    Bravo, le Piar’, ol est in émolé de qualité, thieu que jhe vins de lire! Evidemment, ol est pas possiblle qu’ol existe, in especimène de meîme … T’en as de l’imaghination, tout d’meîme !
    Bises saintongheaises.

  2. Chartier Guy (Jhustine) dit :

    Bin entendu, o visait peursoune, mais n’empêche qu’ol a des oum’rolles qu’avant p’tête bin subiées.A fine force de v’ler faire passer les z’autes peur des sots,
    o finit peur chére su la goule! Ol est pas mais qui va n’en brailler!
    Jhustine

  3. Ben dit :

    Merci, maintenant je sais ce qu’est un Monsieutrâ.
    Je m’endormirai moins sot ce soir …

  4. RIVAUD Michel dit :

    Remarquable, d’autant plus que c’est totalement virtuel !!!
    Bravo. MR

  5. Bailly dit :

    En principe dans nos réunions patoisantes, on vouait guère d’âtres de thieu genre, mais o dé bin en exister queuques-uns. A la peurchaine. Paul

Flux RSS des commentaires de cet article.

Laisser un commentaire

 

aurore57 |
polo67 |
rwandanostalgie |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Oliverchris dreaming of Quebec
| Stutzheim-Offenheim
| dahirafemmesmouridesbayefal...