SEFCO

Les frasques du Sieur P…

 Première partie

Mais pourquoi diable le mari est-il revenu chez lui à l’improviste, en ce soir du 18 janvier 1911 ? C’est à cause de tels détails qu’un scandale éclate ! Et dans la petite ville de Burie, au cœur du Pays-bas saintongeais, les nouvelles circulent vite, car tout le monde se connaît et les langues vont bon train.
Certes ce n’était pas la première fois qu’Adélaïde, épouse du Docteur Duval, recevait le Sieur P… en l’absence de son mari, et comme elle prenait des précautions, il n’y avait jamais eu de problèmes. Chaque soir, elle pressait l’heure du dîner et du coucher des enfants, et après le départ du mari pour le Cercle, elle faisait coucher les domestiques et éteignait les lumières pour les obliger à dormir plus tôt et les empêcher de voir ce qui se passait dans sa maison. Puis elle faisait entrer le Sieur P… dans son salon et prenait soin de fermer à clé la porte d’entrée.
Les choses faillirent tourner mal une fois, dans la nuit du 14 au 15 décembre 1910. Ce soir-là le Docteur trouva porte close et sonna pour se faire ouvrir. Adélaïde fit sortir en catastrophe le Sieur P… par la porte de la cour avant d’aller ouvrir à son mari.
Cette histoire durait depuis le mois de novembre 1910. Il faut dire que le Sieur P…, séduisant célibataire de 34 ans, fils d’un notable de Burie très impliqué dans la vie politique, était un amateur de jolies femmes et qu’Adélaïde se sentait délaissée par son mari. Ce dernier, de caractère difficile, n’hésitait pas à l’humilier en public. De plus il passait une grande partie de son temps, même les fins de semaine, au Cercle ou au café. Les conditions étaient donc réunies pour une rencontre entre Adélaïde et le Sieur P…
Tout le monde à Burie était au courant de cette affaire. Ainsi la nuit de Noël, quand Adélaïde arriva à la messe de minuit, les paroissiens remarquèrent les fleurs qu’elle portait à son corsage et la bague qu’elle avait à son doigt, offertes par le Sieur P…
Car même le soir de Noël le Sieur P… était venu lui rendre visite. Il était arrivé vers 9 heures, comme d’habitude, un bouquet de fleurs à la main. Auparavant, Adélaïde avait engagé son époux à partir au Cercle, prétextant qu’elle voulait rester seule, et qu’ensuite elle irait à la messe de minuit, où elle chantait. Elle lui avait promis de venir le chercher au Cercle à la sortie de l’église. Puis elle fit sa toilette et à 9 heures ouvrit au Sieur P… après avoir pris la précaution d’envoyer la bonne veiller les enfants. Elle resta avec lui dans le salon jusqu’à 11 heures 30.
Le mari se doutait bien de quelque chose, car depuis quelques temps il avait remarqué que son épouse était plus froide avec lui, qu’elle passait la plus grande partie de son temps à sa toilette, et que le soir elle le pressait  de sortir. Mais jamais il ne l’avait prise sur le fait avec le Sieur P…
Et pourtant, même pendant la journée le Sieur P… prenait le risque de venir voir Adélaïde. Il avait soudoyé un voisin, qui le prévenait lorsque le Docteur était absent. Parfois ils se retrouvaient à Cognac, où des habitants de Burie les avaient surpris à plusieurs reprises, dans des rues peu fréquentées ou derrière les lauriers, place de la gare, en train de s’embrasser. Dans le train du retour, un voyageur avait pu constater la grande intimité qui existait entre eux.
Mais le 18 janvier 1911, ce fut la catastrophe. Comme les autres soirs, après le départ de son mari, Adélaïde reçut le Sieur P… vers 9 heures. Mais elle avait oublié de fermer la porte d’entrée. Le Docteur arriva à l’improviste vers 9 heures 15 et surprit les deux protagonistes. Certes il ne s’était encore rien passé de grave, mais dans l’esprit de l’époux leur attitude ne pouvait laisser aucun doute sur la nature de leurs relations.
Toute la maisonnée fut réveillée par les cris du malheureux Docteur, et les voisins, attirés par le bruit, accoururent. Quant au Sieur P…, il se serait bien passé de cette scène qui ne lui donnait pas le beau rôle. Sa crainte était que l’affaire n’en restât pas là, et que le mari le poursuivît devant les Tribunaux. Plus tard, pour tenter d’atténuer sa faute, il dira à plusieurs personnes que c’est Adélaïde qui lui fixait des rendez-vous par lettre.
Pendant les deux ou trois jours qui suivirent cette soirée tumultueuse, le Docteur conserva Adélaïde avec lui, et les époux firent chambre et lit communs. Mais les relations étaient tendues. Le lendemain de cette scène scandaleuse, comme c’était jour de foire à Burie, le Docteur raconta son infortune à de nombreuses personnes et, paraît-il, fit monter certaines d’entre elles dans la chambre de son épouse pour leur montrer la femme adultère.
Adélaïde, au bord de la crise de nerf, partit chez ses parents qui vivaient à Matha, à une quinzaine de kilomètres de Burie. Le jeudi 26 janvier 1911, elle vit arriver son beau-père qui lui dit ceci :
« Mon fils m’a chargé de vous dire de revenir quand vous voudrez, mais pas avant samedi, car le vendredi est un jour qui porte malheur ».
La demande a dû surprendre Adélaïde, elle ne savait pas son époux aussi superstitieux. C’est donc le samedi 28, accompagnée de sa mère, qu’elle se rendit à Burie pour rencontrer son époux. Mais contrairement à ce qui était prévu, ce dernier refusa de les recevoir, et elles durent regagner Matha. Peut-être la présence de la belle-mère contrariait-elle le Docteur ?
Une telle situation ne pouvait déboucher que sur une procédure de divorce. Quant au Sieur P…, il jura à l’avenir, de prendre toutes les précautions pour éviter une nouvelle mésaventure. 

Deuxième partie

Cette affaire, qui s’est déroulée il y a presque un siècle, est une histoire vraie. Elle est extraite, presque mot à mot, d’un « jugement interlocutoire rendu contradictoirement par le Tribunal civil de Saintes » le 26 mai 1911. Seuls les noms du mari et de son épouse ont été changés, ainsi que la profession de l’époux. Merci à Monsieur et Madame Thuille, de Burie, de m’avoir donné une copie de ce document.
Quant au troisième personnage, son nom ne figure pas en toutes lettres dans l’acte, il est simplement mentionné « le Sieur P… ». Pourquoi ne pas l’avoir nommé, alors que tout le monde le connaissait ? Il ne faut pas oublier qu’il était fils d’un notable influent sur le plan politique, et que son père a dû intervenir pour que son nom ne soit pas évoqué au procès. Burie est une petite ville, et il est probable que le Docteur et le père du Sieur P… fréquentaient le même Cercle. Entre gens du même monde, un accord est toujours possible. D’autre part, sur un plan strictement judiciaire, le Sieur P… n’avait plus le rôle principal : ce procès était une affaire personnelle entre le mari, qui demandait le divorce, et la femme qui contestait.
Le jugement du 26 mai 1911 est intéressant dans la mesure où il montre la difficulté d’obtenir un divorce en ce début du 20ème siècle. Il ne constitue que la première phase de la procédure. Chaque époux a fait appel à un avoué, pour lister et rédiger ses arguments, et à un avocat pour plaider sa cause. Le texte du 26 mai 1911 énumère les arguments de chacun, les deux époux « se renvoyant la balle ». C’est le mari qui est à l’origine de la procédure, il est demandeur au principal et défendeur reconventionnellement. Son épouse est défenderesse en principal et demanderesse reconventionnellement. Autrement dit, le mari expose ses arguments, et la femme les conteste et fait valoir les siens propres.
Le Tribunal, après en avoir délibéré publiquement en premier ressort, ne porte aucun jugement sur le fond. Il constate le désaccord et nomme un juge qui sera chargé de recevoir les preuves fournies par chaque époux, d’entendre les témoins et de procéder à des enquêtes et contre-enquêtes. Ce sera la deuxième phase de la procédure, qui se déroulera à partir de juillet 1911. Revenons à ce jugement du 26 mai 1911 rendu par le Tribunal civil de première instance. Chaque époux a donc articulé ses arguments, qui devront être prouvés par témoin lors de la seconde phase.
Le mari, bien entendu, accuse sa femme, depuis le mois de novembre 1910, de négliger ses enfants et la tenue de sa maison, et de recevoir le Sieur P… en son absence. Il insistera sur le fait que c’est elle qui aurait incité le Sieur P… à venir la retrouver, dédouanant en quelque sorte ce dernier, au moins en partie. Il citera comme témoins les domestiques, mais également le voisin complaisant  qui montait la garde dans la journée pour le compte du Sieur P… Il citera également les personnes qui ont aperçu le couple à Cognac et dans le wagon de chemin de fer. Mais jamais il ne pourra prouver l’adultère, les deux complices n’ayant jamais été pris en flagrant délit. On imagine le dilemme des domestiques, principaux témoins de ce conflit puisqu’ils étaient en première loge. Pour qui prendre parti ?
Adélaïde, de son côté, avait pour principal argument le caractère difficile et méprisant de son mari, depuis leur mariage, insistant sur le fait qu’il la délaissait de plus en plus. Il aurait dit devant elle à un visiteur : « Ce n’est pas difficile de divorcer, on n’a qu’à prendre sa femme par les cheveux, la jeter à la porte, lui donner trois ou quatre gifles, on amène du monde, et ça y est ». Elle ajoutait que de son côté elle « s’occupait activement de la direction de sa maison et des soins de ses deux enfants qu’elle nourrissait elle-même », et que d’autre part « elle se montra toujours correcte dans ses relations mondaines ». Elle estimait qu’elle était une épouse modèle, n’ayant rien à se reprocher, et que le fautif était son mari.
Pour ce qui concerne la soirée du 18 janvier 1911, elle fait valoir que son époux l’a menacée avec un revolver et qu’il lui fit « une scène scandaleuse sans motifs plausibles ». Les cris du Docteur attirèrent la foule devant la maison, et à un témoin qui lui demandait s’il était sûr des faits allégués il répondit : « Non, car ils n’ont pas eu le temps ». Ce qui ne l’empêcha pas, le lendemain, de propager ces accusations à de nombreuses personnes à la foire de Burie, et de dire à son épouse : « Maintenant tu es déshonorée, tu n’as plus qu’à partir avec ton amant et à te mettre dans un bordel ».
La mère d’Adélaïde apporta son grain de sel. Elle demanda au Docteur pourquoi, les jours suivant cette soirée scandaleuse, il avait continué à coucher avec son épouse alors qu’il l’accusait aussi gravement. Il répondit : « Oui, j’ai eu des relations sexuelles avec elle, mais je savais qu’il n’y avait pas de danger à ce moment-là, car si un enfant était venu ce serait un petit P… qui serait sorti ». Les relations sont quand même complexes entre les deux époux. Le Docteur accuse sa femme mais couche avec elle le soir du drame, de son côté on peut penser qu’elle était consentante, peut-être en espérant la clémence de son mari.
En dernier argument, Adélaïde accuse son époux « dans le but évident de se procurer un témoin favorable, de s’être rendu à l’hôpital de Saint-Jean d’Angély, d’avoir fait sortir une fille-mère qui avait été servante chez lui et qui venait de faire ses couches, en payant pour elle tout ce qu’elle devait à l’hôpital ».
Voilà l’essentiel. Les différends entre les époux sont étalés au grand jour dans ce document ayant fait l’objet d’un procès public. Mais il est vrai que tout le monde savait. Adélaïde et le Sieur P…, malgré toutes les précautions qu’ils pouvaient prendre, pouvaient difficilement cacher leur « secret », et d’ailleurs le Sieur P… s’en était vanté à plusieurs reprises. Quant à l’époux, il criait son infortune à toute la ville. 

 Finalement c’est le Sieur P… qui s’en sort le mieux. Après cette malheureuse histoire, il a cherché d’autres conquêtes, c’était dans sa nature. Et il ne faut jamais aller contre sa nature. S’il avait tant de succès, c’est parce qu’il était séduisant, qu’il savait parler aux femmes et les faire rire. Car il avait beaucoup d’esprit et d’humour. Il avait aussi une autre qualité : l’amour de son pays, la Saintonge, dont il savait exprimer l’identité, en français et surtout en patois, pour le plus grand plaisir des habitants.
Et pourtant, trois ans plus tard, lui qui était un célibataire endurci se fit piéger. Le 11 juin 1914 il épousa une jeune fille de Burie, qui deviendra ma grand-mère. Et deux mois plus tard, le 6 août 1914, naîtra Suzanne, ma mère. 

Pierre Péronneau

Pas de commentaire »

Pas encore de commentaire.

Flux RSS des commentaires de cet article.

Laisser un commentaire

 

aurore57 |
polo67 |
rwandanostalgie |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Oliverchris dreaming of Quebec
| Stutzheim-Offenheim
| dahirafemmesmouridesbayefal...